Lever le tabou autour des sanitaires et agir

09/2015
Un article issu de « Education santé »

Le 12 mars dernier, c’est dans le superbe cadre des Moulins de Beez à Namur que le Fonds BYX et l’asbl Question Santé nous ont reçus pour une demi-journée de séminaire sur le thème… des toilettes à l’école. Un sujet peu commun s’il en est mais non moins intéressant.

Le Fonds BYX, géré par la Fondation Roi Baudouin, qui soutient des projets de promotion de la santé en milieu scolaire, a choisi de prendre ce sujet à bras le corps, en lançant un appel à projets à destination des écoles du fondamental de la Fédération Wallonie-Bruxelles souhaitant mener un projet concret autour de l’amélioration de leurs sanitaires.

Une journée de réflexion et d’échanges enrichissante

Après une chouette introduction du comédien Philippe Vauchel et une brève allocution de Michel Devriese, Président du Fonds BYX, Sophie Liebman, enseignante diplômée en sciences de l’éducation qui a réalisé un mémoire sur le sujet, nous a entretenus avec conviction de verrous cassés, de planches absentes, de manque de papier toilette ou encore de cuvettes sales. Autant d’explications selon elle au mal-être des enfants, dont les toilettes sont le reflet.

C’est ensuite un invité de marque qui s’est exprimé, avec toute l’éloquence qu’on lui connaît. Bernard De Vos, Délégué général aux droits de l’enfant, non sans une note d’humour, a commencé son exposé en affirmant que les écoles avaient encore bien du mal à s’inscrire dans notre siècle, les toilettes par exemple n’ayant pas vraiment évolué depuis le 19e… Si l’on agrandit les écoles à coups de containers, on n’en augmente pas pour autant la taille des cours de récréation, des réfectoires et… le nombre de toilettes ! Avec force et conviction, il nous rappela que l’un de ses rôles était de s’assurer que les droits des enfants soient toujours respectés et que, pour lui, tous les droits étaient importants, y compris celui de pouvoir aller aux toilettes dans de bonnes conditions. Est-il réellement normal de contraindre quelqu’un qui a des besoins physiques naturels à se restreindre ? Il affirma avoir déjà reçu de nombreuses plaintes au sujet des toilettes à l’école, dont il juge l’état responsable de véritables problèmes de santé chez les enfants. Il termina en affirmant que l’on refuse trop souvent d’associer les enfants à la réflexion de fond sur des sujets qui les concernent alors même que leur regard dénué de toute censure peut nous aider à comprendre comment les aider.

Après la pause, Jasmine Charles, directrice de l’école Jean Rolland à St-Ghislain nous a présenté l’expérience-pilote menée dans son établissement en matière d’aménagement des sanitaires, avec le soutien de l’asbl Jeune Et Citoyen, représentée ce jour-là par Fatima Amkouy, animatrice. Le projet a commencé en octobre 2013 et s’est clôturé en avril 2015 par l’inauguration des nouveaux sanitaires. Dans cette école, les élèves ont été impliqués à chaque étape du projet, de l’état des lieux à l’évaluation, en ‘interdisciplinarité’ avec les enseignants, le personnel d’entretien, les délégués de classe… C’est avec beaucoup d’émotion que Madame Charles a terminé son exposé en remerciant le Fonds BYX et ses partenaires pour l’opportunité qu’il a offerte aux enfants d’être acteurs de leurs apprentissages. Enfin, une douzaine de personnes présentes dans la salle, directeur d’école fondamentale ou d’athénée, personnel d’entretien aussi, ont témoigné des conditions sanitaires dans leur établissement. Certains nous ont fait part des difficultés qu’ils rencontraient à améliorer l’état général des toilettes, que ce soit en matière de budget ou d’infrastructures (souvent vétustes et largement inadaptées) ; d’autres ont témoigné de leur volonté de faire bouger les choses et des espoirs qu’ils plaçaient dans l’appel à projets. Une belle demi-journée et des interventions, ni trop courtes ni trop longues, ponctuées par les speechs distrayants d’un comédien qui n’a pas la langue en poche et nous a rappelé que si l’« humus universel » est tabou, les toilettes ne doivent pas l’être. Une appétissante mise en bouche pour les futurs porteurs de projet en somme !

Une situation préoccupante

Dans le cadre de cet appel à projets, le Fonds BYX a produit un document d’une septantaine de pages reprenant les constats et pistes pour une politique de l’eau à l’école 3. Celui-ci détaille le contexte de santé lié à l’accès à l’eau, à travers différents points : la consommation d’eau à l’école, le lavage des mains et les toilettes. Concernant ces dernières, il révèle que « De nombreuses études témoignent de la faible fréquentation des toilettes par les enfants et par les jeunes à l’école. »

D’après une étude française notamment, sur près de 25 000 enfants interrogés par questionnaire, 43 % utilisent les sanitaires de l’école régulièrement tandis que 48,5 % le font seulement occasionnellement, quand ils ne peuvent faire autrement. En outre, 7,2 % disent même ne jamais les utiliser ! Ces chiffres sont corroborés par l’étude d’Anne-Françoise Meurisse, infirmière-ressource en urologie, qui nous apprend que « 11 % (des élèves interrogés dans 5 écoles, ndlr) ne vont jamais uriner dans l’établissement. Ils disent apprécier le fait d’aller uriner chez eux (59,6 %) plutôt qu’à l’école (17,4 %) ou ailleurs (21,5 %). » Autres chiffres troublants recueillis dans cette étude : « 57 % des élèves se retiennent parfois d’uriner et 14 % toujours… ».

Sur le terrain comme dans la littérature, le constat est le même : de nombreux jeunes préfèrent se retenir que d’aller aux toilettes dans leur école. Certains évitent même de boire afin de ne pas devoir y aller. On sait pourtant que se retenir peut être dommageable pour la santé (dilatation de la vessie, trouble du fonctionnement pouvant mener à des infections à répétition ou même à l’incontinence urinaire). L’étude française précitée rapporte ainsi qu’« une proportion non négligeable de jeunes paraît connaître des pathologies en rapport avec la non-fréquentation des toilettes de l’école : 15,1 % présentent une constipation aiguë ou chronique, 21,6 % une infection urinaire. Enfin, 18,8 % disent avoir été chez le médecin pour des problèmes urinaires ou de constipation. »

Plus qu’une problématique sanitaire, un enjeu de santé publique

Au-delà des problèmes médicaux à proprement parler, c’est aussi le bien-être des enfants qui est ici mis en cause : « Selon l’Unicef, la situation liée aux difficultés ou aux réticences à se rendre aux toilettes durant l’école a de lourdes conséquences sur le sentiment de bien-être des enfants. L’accumulation d’éléments négatifs crée une xième égratignure sur la personnalité blessée d’enfants et de jeunes socialement vulnérables. Il est ici question d’hygiène, mais aussi de bien-être en classe, de concentration, parce qu’un enfant qui se retient toute la journée est moins performant », affirme Sophie Liebman. Selon elle, nombre d’élèves répondraient à la violence symbolique ressentie par des dégradations diverses : « s’ils se sentent mal en classe, s’ils subissent des humiliations, ils viennent se soulager aux toilettes, exprimer leur colère, à l’abri de tout contrôle social ». Elle ajoute que « le problème de miction des élèves n’est pas reconnu à l’école ». D’après le rapport du Fonds BYX, « ce point de vue a été corroboré par les différents acteurs interrogés qui dénoncent des conditions d’hygiène défavorables et un sujet sensible non pris en charge. Cette attitude se traduit bien souvent par des conditions problématiques qui perdurent aussi bien au niveau de l’hygiène que de la propreté ou des conditions d’accès aux toilettes. Avec des répercussions sur l’ambiance générale. »

Un appel à projets qui vient à point

Un appel à projets a été lancé par le Fonds BYX, géré par la Fondation Roi Baudouin. Il visait à soutenir les écoles du fondamental de la Fédération Wallonie-Bruxelles souhaitant mener à bien un projet d’amélioration de leurs sanitaires. Celui-ci devait viser une amélioration de l’état, l’accès et la gestion des sanitaires, via une combinaison d’aménagements matériels et d’actions pédagogiques de sensibilisation. Le soutien pouvait aller jusqu’à 5000 euros par école.

Caractéristiques des projets soutenus

Les projets devaient rencontrer un large éventail de préoccupations :

  • sensibilisation à l’importance de l’eau au sein de l’école, et au respect des sanitaires ;
  • réaménagement des installations (quantité, accessibilité, praticité) ;
  • stimulation d’un encadrement et d’une surveillance appropriés avec prise en compte des rôles de chacun (éducateurs, délégués, etc.) ;
  • amélioration du cadre de vie scolaire.

Critères de sélection

Il y en a six :

  • implication active des élèves dans la prise de décision et les réalisations concrètes ;
  • participation active de l’ensemble des acteurs de l’école (pouvoir organisateur, direction, parents, personnel technique, etc.) ;
  • réalisme et faisabilité (objectifs clairement définis, partenariats adéquats, etc.) ;
  • globalité et cohérence (avec le projet d’établissement, le projet éducatif, etc.) ;
  • articulation entre les aménagements matériels et les actions pédagogiques de sensibilisation ;
  • durabilité du projet (choix du matériel, entretien…).

La liste des 36 projets retenus est en ligne depuis quelques semaines. Plus d’infos sur cette initiative et sur les écoles retenues. Nous ne manquerons pas d’y revenir prochainement.

Des outils de communication et de soutien pour les porteurs de projets

Côté accompagnement, l’asbl Question Santé a réalisé, pour le Fonds BYX, le site internet Ne tournons pas autour du pot (www.netournonspasautourdupot.be) destiné à motiver les écoles à se lancer dans un projet sur les sanitaires et à les accompagner dans sa mise en place. Le site propose d’ores et déjà des fiches détaillant la démarche pour le mener à bien (implication des élèves, participation active des acteurs de l’école…) et fournira bientôt des fiches d’accompagnement à télécharger tout au long de l’année, chaque fiche correspondant à une étape-clé du projet (mobilisation des élèves, état des lieux, recherche d’idées, plan d’actions, réalisation, évaluation…). Bientôt une série d’outils et d’expériences concrètes seront mis en ligne pour soutenir et inspirer les écoles dans leur projet. Un dépliant a également été réalisé et peut servir à la diffusion au sein des établissements.

 

Et patati
Et patata

C’est un vrai projet à long terme.

Enseignante